Kintsugi traditionnel : origines et rôle central de l’urushi dans l’art japonais

Bienvenu dans l’univers de la réparation lente et naturelle issue d’un savoir-faire japonais ancestral. 

Le kintsugi permet de donner une seconde vie aux objets cassés grâce à des matériaux végétaux et minéraux nobles, garants de la tradition japonaise et d’une utilisation sécurisée dans l’alimentaire. 

Le kintsugi (金継ぎ), qui signifie littéralement « jointure en or » en japonais, est un art traditionnel japonais de réparation de céramiques cassées à l’aide de laque végétale, dont les fissures sont sublimées par l’ajout de poudre d’or. Le kintsugi porte une profonde philosophie esthétique et spirituelle liée aux concepts japonais de ‘wabi-sabi’ : la résilience, l’acceptation de l’imperfection et de la simplicité ainsi que l’impermanence des choses. Mais aussi du concept ‘Mottainai’, littéralement « quel gâchis », qui exprime un sentiment de regret face au gaspillage des ressources. C’est un art de minutie et de patience, puisqu’il s’agit d’une réparation lente comprenant de nombreuses étapes et des mois de travail où l’on s’adapte à la matière vivante et ses conditions de séchage.

Concept ‘Mottainai’, littéralement « quel gâchis » exprime un sentiment de regret face au gaspillage des ressources.

Bien qu’étroitement lié au rituel du Thé Japonais, le kintsugi traditionnel ne peut être dissocié de l’histoire de la laque urushi, matière principale de la réparation.

La légende et au-delà

La légende raconte que le shogun Ashikaga Yoshimasa (1436–1490) aurait envoyé son bol de thé cassé en Chine pour le faire réparer. Lorsqu’il le récupéra, il fut déçu par la manière dont il avait été réparé avec des agrafes métalliques (une technique appelée ‘jūcí’ qui peut encore se faire aujourd’hui). Il aurait demandé à ses artisans japonais de trouver un moyen plus esthétique et harmonieux de réparer la céramique. Ainsi serait née la technique du kintsugi.

La réparation kintsugi est étroitement liée au rituel du Thé Japonais de cette période. Néanmoins, au delà de cette légende, c’est avant tout les matériaux utilisés pour la réparation kintsugi qui définissent sa nature et son origine. Ainsi le kintsugi traditionnel ne peut être dissocié de l’histoire de la laque urushi, matière principale de la réparation.

La laque urushi, l’origine même du Kintsugi 

Le kintsugi est systématiquement associé à l’usage de l’or. Ceci à juste titre puisque « kin = or » constitue la base du nom de la technique. Pourtant le kintsugi va au-delà d’une transcription littérale et de toutes les symboliques qui lui sont rattachées. Ce qui caractérise réellement son essence est l’utilisation de la sève de l’arbre à laque urushi que l’on retrouve dans toutes les étapes de réparation, jusqu’à la pose de la poudre métallique finale. 

L’urushi a des caractéristiques adhésives et protectrices très puissante. Cette laque unique est utilisée depuis des milliers d’années pour la restauration des monuments et le laquage des couverts en bois. On pensera facilement aux bentos laqués rouges et noirs pour les plats asiatiques. Le toxicodendron vernicifluum (arbre à laque) est un arbre endémique du Japon, Chine et Corée, dont on peut prélever la sève après 10 ans et qui donne une récolte de seulement 200ml de laque par arbre. Ce travail est effectué à la main par des ouvriers dont le geste et le savoir-faire ont été reconnus au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2022. On comprend dès lors l’importance de la patience et la dimension précieuse de cette matière noble dès sa récolte.

Les arbres à laque urushi sont entaillés à plusieurs reprises et à plusieurs jours d’intervalle pour récolter goutte après goutte le précieux liquide couleur beige. Au contact de l’oxygène, la couleur se fonce naturellement jusqu’à devenir noire.

Laque ki-urushi – laque brute

Plantation d’uruhsi à Joboji, Iwate.

L’origine du kintsugi

Des traces d’utilisation de la laque urushi pour la réparation et comme colle naturelle existent au Japon depuis la période Jomon (14 000 à 300 av. J.-C.). On retrouve des traces similaires en Chine. Il est assez difficile de définir lequel des deux pays a débuté le laquage et le collage des objets en premier, mais la compréhension des propriétés adhésives a pu se faire simultanément. Une fois durcit, la laque est très résistante et imperméable. Elle s’est révélée être un très bon revêtement protecteur du bois dans un premier temps. Par la suite la laque urushi a pris une dimension plus artistique avec l’ajout de couleurs comme l’oxyde fer rouge bengara, que l’on retrouve dans la dernière étape du kintsugi avant le saupoudrage de l’or…

L’utilisation de l’or et de la laque de restauration serait plus récente avec notamment l’apparition au Japon du Maki-e, une technique de laquage décoratif durant l’ère Heian (794-1185). Son ressort est estimée à l’époque Muromachi (1336 à 1573 apr. J.-C.). Le développement du kintsugi est ainsi étroitement lié à la diffusion de la cérémonie du Thé introduite par les moines zen à cette même période. Les bols étaient chers et précieux, les réparer avec de l’or permettait de les conserver, voir d’augmenter leur valeur, même pour de petites ébréchures ! Cette tradition était plutôt réservée à une classe sociale élevée. 

A priori l’usage de l’or était spécifique au Japon et non en Chine, ce qui tend à confirmer que le kintsugi est un art propre au Japon.

L’or ne répare pas, il ne colle pas. Bien que spectaculaire, c’est la dernière peau, la plus superficielle. Tout ce qui tient la pièce est caché.

L’essor du Kintsugi

Les principaux artisans kintsugi étaient les laqueurs professionnels qui pratiquaient les réparations durant les périodes creuses hivernales. Le kintsugi a longtemps été un art privilégié et assez confidentiel puisque la population utilisait majoritairement des couverts en bois laqués. L’essors de la vaisselle en céramique à partir des années 90 a changé la donne vis-à-vis du grand public.

Le tremblement de terre de Tohoku en 2011 au Japon et ses dégâts ont vraisemblablement fait émerger la technique. La population cherchait à restaurer les objets auxquels ils tenaient et qui avaient été brisés.

Tasse à saké en bois laquée l’urushi haut de gamme de de Joboji à Ninohe, préfecture d’Iwate.

Le kintsugi « moderne » ou l’Injonction de la rapidité

Avec l’engouement pour le kintsugi depuis les années 90, de nouvelles techniques sont apparues avec l’utilisation de colle synthétiques, comme l’Epoxy, qui accélèrent les étapes avec un séchage plus rapide. Les coûts sont réduits tout autant que la qualité, la durabilité et souvent l’esthétique si vous êtes amateurs. De plus, ces colles « chimiques » sont non alimentaires et donc à réserver à de la décoration. Avec ces matériaux, le kintsugi a été rendu accessible au plus grand nombre mais en effaçant progressivement des esprits l’aspect « art ancien » au profil de son unique symbolique.

Le cas de kit de réparation kintsugi

Quelle méthode est « meilleure » que l’autre ? Tout dépendant de votre objectif, de vos attentes et peut-être un peu de vos valeurs. Pour ma part je défends les valeurs de cet art ancestral et sa dimension liée à la nature et à la lenteur.
Quoi que vous en pensiez, sachez faire la différence car de nombreux kit de réparation kintsugi sont disponibles sur le web. Ceux « modernes » ne contiennent pas de laque urushi, et sont à très bas coûts. L’or est systématiquement un substitut doré. Les kit de kintsugi traditionnel proposent la laque urushi et certains de la poudre d’or véritable entre 23k et 24k. Ils sont particulièrement complets puisqu’on peut aussi combler des ébréchures et des manques, jusqu’ici ce n’est pas le cas de autres types de kit. Attention toutefois à bien protéger votre peau car l’urushi peut provoquer des allergies. Lisez bien les instructions.

L’usage des gants en latex pour se protéger des allergies dues au contact de l’urushi permettent également une plus grande accessibilité. Là où les « anciens » maitres kintsugi n’avaient pas de gants. Dès mon retour en France, j’ai moi-même fait le choix de confronter à l’allergie pour habituer mon corps… et je me suis beaucoup grattée !

Une popularité au-delà du Japon

A cette même période les réflexions environnementales prennent de l’ampleur avec une prise de conscience du gaspillage et la surconsommation. Le DIY, le fait-main, etc, vont amplifier cet engouement.

Conclusion : le kintsugi n’est pas que symbolique

De nos jours, et plus particulièrement dans les pays occidentaux, le Kintsugi est d’avantage connu et recherché pour sa philosophie de résilience et de beauté de l’imperfection, où les lignes d’or sont reines. Avec les cours que je propose, j’aimerai remettre au centre sa dimension artisanale respectueuse du geste, des matières et de la nature, là où la laque urushi est un matériau précieux, rare et sûrement plus respectable que l’or. Selon moi, on ne peut pas s’arrêter à la traduction littérale du mot / de l’idée, sans intégrer l’importance de la patience de cette réparation qui s’adapte à la matière naturelle et invite à reprendre le temps de réparer et cicatriser dans un monde où tout doit aller encore plus vite…

Pratiquer le kintsugi nous renvoie à diverses valeurs. Pour ma part, cela m’a appris à prendre le temps et d’accepter que la solidité se fait avec le temps et les erreurs, parfois le renouveau permanent. Cette réparation me rappelle chaque jours que les matières et les ressources sont précieuses et qu’il faut chérir chaque blessure, chaque leçon apprise.

Si vous vous lancez dans la pratique du kintsugi traditionnel, attendez-vous parfois à ce que ce soit difficile et qu’il faille recommencer à plusieurs reprises ! Une fois ces notions intégrées, la réparation peut prendre une forme de méditation de pleine conscience !

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